18/05/2013

Zosio (20)

 

-        « Bonjour, je m’appelle M., je suis alcoolique abstinente »

 

Voilà comment commence la réunion AA.

 

Et voilà ma pensée ce matin, au réveil.  Voilà ma fierté revenue en douceur, écrasant lentement le poids de la honte qui pesait sur mes épaules depuis le jour où j’avais pris la décision de me défaire de cette mauvaise habitude qui détruisait mon bon sens et aggravait mes malaises multiples au lieu de les calmer, de les dissimuler.

 

Bien sûr, seul mon entourage immédiat, réduit au strict minimum, pouvait s’en rendre compte, mais moi je savais.  Et même dans la plus profonde solitude, seule, dans mon enfermement, je savais.  Je savais que je ne maîtrisais plus, le besoin avait pris le pas sur l’envie.

4 jours, déjà 4 jours, et sans souffrance aucune.  Entourée, cajolée, écoutée, interrogée, sans jugement, quelle mansuétude !

 

J’ai vu, mercredi soir, les anciens qui venaient à la réunion du 4ème étage.  Ils passaient tous dire bonjour au personnel, et le personnel me confirmait sa fierté de les revoir, de les savoir en bonne voie.  Un lien indélébile s’est tissé entre eux : soignants/soignés.  La réussite de l’un tient à la réussite de l’autre, et le plaisir est double de se retrouver en ces murs.

 

N’importe qui, n’importe quand, peut un jour se retrouver devant ce même constat de dépendance soudaine.  L’assuétude est un mal insidieux, rapide parfois, lent d’autre fois, et prend de multiples formes.

 

Enfant, je connaissais les alcoolos du village, on s’en moquait.  Papa a déjà du remonter, en brouette, « René des rats » comme nous l’appelions.  Un solitaire qui vivait dans un taudis, et passait sa journée à boire jusqu’à tomber dans les talus pour y finir sa nuit.  Sans doute que son surnom « des rats » venait de son travail, espèce de cantonnier, et puis, sûrement de l’état de sa masure, sans doute meublée seulement d’une paillasse en paille.  On l’y a retrouvé mort, un jour…

Puis, un 31 octobre, au soir, en soirée, sortie de la messe de Toussaint à laquelle nous ne pourrions assister le lendemain matin parce que nous partions en Allemagne, chez le frère de maman, la famille au grand complet.  Un enterrement avait eu lieu dans l’après-midi, et qui di enterrement, dit retrouvailles et beuveries au café à côté de l’église avec les proches et moins proches opportunistes du jour. 

Sortant de l’église, un attroupement s’était formé, un homme s’était fait renversé par une voiture, il titubait dangereusement, la voiture n’a pas pu l’éviter, il est passé au-dessus du véhicule et s’est fracassé le crâne sur le bitume.  Enfants curieux que nous étions, je devais avoir 11 ans, nous nous en sommes approchés, et je garde en mémoire la coulée de cervelle qui descendait le long de la route.  Le corps était entier, mais la tête était écrabouillée, le cerveau mêlé de sang suivait la pente de la route.  Les secours traînaient à arriver, les jeux étaient faits.  Cet homme était connu pour ses excès, les spectateurs trouvaient ce spectacle normal.  Nous, enfants, nous étions impressionnés, choqués.  Même pas un drap pour le recouvrir.  Non, les alcooliques morts ne méritaient pas les mêmes égards que les morts sobres.

Vint ma première cuite…  Je devais avoir près de 13 ans sans doute.  La maison des jeunes notre « Chalet », organisait un souper de réveillon du nouvel an.  Une partie des mamans s’affairaient dans la cuisine, à la préparation des repas.  Maman en faisait partie, papa devait s’occuper du bar, sans doute, mes sœurs devaient être de la partie, dont ma sœur aînée, avec son fiancé de l’époque et certains de leurs amis, mais eux, attablés.  J’étais au nombre des serviteurs, avec mes amis.  Il devait y avoir une petite centaine de personnes à servir, et pour nous remonter le moral dans nos allées et venues, on venait nous offrir des apéritifs, et inconditionnellement, je demandais un Martini.  Et de Martini en Martini, après avoir pris le temps d’ingurgiter mon entrée, après le potage, je n’ai plus su tenir sur mes quilles !  J’ai donc été emmenée sur le parking, tenter de reprendre mes esprits avant de continuer mon service.  Il gelait bien fort, je n’étais guère couverte, et je devais rester appuyée sur une voiture, incapable de me maintenir en équilibre.  Ma grande sœur et son fiancé sont sortis, alertés par une bonne âme.  J’ai voulu me pencher vers elle, elle m’a retenu en avançant la main, et je lui ai mordu les doigts en tombant sur elle.  Il était évident que je ne ferais plus rien de bon ce soir-là et que je ne n’entendrais même pas les douze coups de minuit !  On m’a donc étende sur la banquette arrière de la 2 chevaux du fiancé, me repliant les jambes, et on m’a reconduite à la maison.  Je me souviens avoir été couchée sur le sol de la cuisine, déshabillée, maman était là, avec ma sœur.  J’étais un glaçon.  On m’a littéralement portée dans le lit de mon autre sœur, de manière à laisser ma chambre que je partageais avec le petit frère, à l’autre de mes sœurs plus sobre que moi.  Et on m’a collé une bouillotte tellement chaude aux pieds que j’en avais des brûlures le lendemain matin !  Je tenais un discours incohérent qui a bien fait rire toute la famille, et j’ai sombré dans mon premier coma éthylique.

Le lendemain matin ne fut pas glorieux.  J’ai été dispensée de faire la tournée des vieux voisins pour lesquels la tradition exigeait que nous passions souhaiter les meilleurs vœux, et boire la tite goutte partout…

Mes nausées ne m’ont pas permis de prendre part au frugal dîner, et ce n’est que d’un demi-œil que j’ai suivi les traditionnels sauts de ski de Garmich….

Parce qu’au soir, il y avait l’incontournable repas de famille chez la grand-mère maternelle !  Avec le tonton et ses 4 enfants !  Soit 14 personnes à table et un menu immuable et adoré, attendu : rôti de veau mijoté tout l’après-midi sur le poêle au charbon, dans du bon beurre de ferme, des pomme de terre nature, et la sacro-sainte salade composée de haricots blancs du jardin, de salade de blé (du jardin), de chou rouge râpé (du jardin), le tout enrobé d’une mayonnaise maison, et l’ensemble donnait une couleur d’un rose soutenu.  Bonne-maman accompagnait son repas d’un vin blanc sucré que tous les enfants adoraient.  Et là, malgré les quolibets de la famille qui s’est empressée de narrer ma triste nuit de réveillon, j’ai bu mon verre de vin, et j’ai retrouvé la forme et l’appétit !

Les années suivantes, j’ai opté pour des réveillons baby-sitting, bien moins risqués !  Mais je n’échappais pas à la tournée des voisins dans la matinée.  Et c’était un sport national, ayant eu vent de mes exploits précédents, de me resservir sans cesse mon petit verre de liqueur que je vidais trop facilement.  L’ancien boucher d’en face se faisait un plaisir de me clouer sur ma chaise.  Au point qu’un 1er de l’an, j’ai décidé de manger chez eux s’ils me servaient des petits pois, parce que j’avais entendu une légende imaginant que pour avoir de l’argent dans l’année, il fallait manger des légumineuses de petit format, censées représenter la nombreuse monnaie à gagner durant l’année.  Ils ont dû m’aider à traverser la route pour que j’aille faire une grosse sieste après ce frugal repas, et le soir, chez bonne-maman, je crois avoir été très discrète tant au niveau de repas que du vin sucré…

Ainsi commença ma carrière d’alcoolique, que je continuerai de développer plus tard.  Ça me fait du bien de la relater, de la comprendre, de l’analyser, avec le recul dont je dispose.

 

14:20 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Je vous applaudis pour votre paragraphe. c'est un vrai œuvre d'écriture. Développez

Écrit par : serrurier paris 15 | 22/07/2014

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Merci serrurier, je viens de relire ce passage que j'avais presque oublié. Et j'admets, je n'ai pas développé... Je me suis plongée dans la vie avec lucidité, laissant derrière moi l'historique de ma déchéance, de ma dépendance. Plus d'une année est passée depuis lors, je n'ai jamais replongé, et j'espère que cela durera. L'envie ne fait plus partie de ma vie, je ne lutte même pas. Maintenant je m'exprime beaucoup plus, en paroles, en écrits. Je me laisse envahir par les sentiments, reconnaissant qu'ils ont tous leur place dans la vie qui n'est pas "le bonheur" éternel. On a le droit d'éprouver de la joie comme de la tristesse, de la patience comme de la colère, de l'optimisme comme du découragement. Chaque sentiment a le droit d'exister, doit exister pour apprécier le meilleur et gérer la frustration.
Merci de votre appréciation !

Écrit par : Zosio | 22/07/2014

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