23/05/2013

Zosio (22)

Bien que n’étant pas encore alcoolique adolescente, j’appréciais le goût des bonnes bières, et le vendredi, à la fin des cours, je passais volontiers dans un café spécialisé dans le domaine des bières anglaises.  Avec un grand ami, dont j’ai appris le décès il y a quelques années déjà, nous dégustions notre scotch tout en douceur en nous pourléchant la lèvre supérieur pour ne rien perdre de la fine mousse qui s’y était déposée.  Oh, pas bien longtemps, seulement le temps d’attendre le train suivant et de nous raconter les petits drames et anecdotes de la semaine.

Le WE, si je sortais, comme je fréquentais des garçons plus âgés que moi, qui soit travaillaient déjà, soit qui avaient des parents plus généreux que les miens, j’étais leur petite mascotte, ils m’offraient à boire, de la bière.  Je buvais peu, ils n’étaient pas riches au point d’entretenir un vice que je n’avais pas encore.

Lorsque j’ai quitté le foyer familial, j’étais tellement fauchée que c’était un luxe de pouvoir boire un café !  Je n’avais pas de percolateur, et lorsque j’en ai eu un, je n’avais pas de quoi acheter un paquet de café.  Mais notre point de rencontre, « Le vieux marché » était accueillant, et nous pouvions y passer la journée sans consommer, en tricotant nos pulls grandioses et multicolores.  Parfois, au passage de l’un ou l’autre amant, passé ou à venir, nous recevions une boisson light.  Il est vrai que la fumette nous intéressait plus que l’ivresse.

Un vendredi soir, cependant, une soirée Tequila a été organisée dans ma piaule.  Combien étions-nous ?  Sans doute 6 ou 7 personnes.  La première bouteille nous a appris la bonne manière de déguster ce nectar très sec : la pincée de sel, la main tordue pour faire une petite cuvette dans le creux entre le pouce et le dessus de la main, l’endroit où verser quelques gouttes de jus de citron, avaler le tout sans renverser, bref, j’ai été invitée à trouver le magasin de liqueur de la petite rue voisine, acheter une seconde bouteille. 

Le petit frère d’une connaissance en fuite à l’étranger pour éviter la prison, m’a fait du plat toute la soirée, il ne savait plus se lever de mon matelas posé sur le plancher, il portait des santiags, des vraies, et n’arrêtait de me bassiner en me répétant que les vrais cow-boys dormaient avec leurs santiags !  Ce qu’il fit d’ailleurs, dans mon lit.  Surtout qu’il aurait été incapable de les enlever.  Et surtout incapable d’assumer, d’assurer, après sa drague de la soirée…

Et j’ai dû repartir, encore une fois, acheter la troisième bouteille, puis, trouver une cabine téléphonique et avertir la grand-mère du petit gars « qu’il dormait chez un copain cette lui-là… »

Et malgré tout, je suis restée lucide jusqu’au bout de la nuit.  La Tequila ne me bottait pas tellement en fait, et puis, voir mon espace envahit de la sorte me stressait assez bien.

Le samedi matin, je suis partie, comme tous les samedis, faire le ménage chez ma grand-mère et échanger mes vêtements sales contre mes vêtements propres.

Lorsque j’ai rencontré le père de mon fils, il était complètement alcoolique et dormait avec son flash de whisky sous l’oreiller. 

Après quelques matins de vomissements, il a appris à commencer sa journée avec du café, comme tout le monde.  En semaine, il était sobre, mais il profitait du samedi, mon jour de travail dans mon village d’origine, pour « gagner » ses verres d’alcool.  Je lui laissais 100 francs belges pour la journée, journée qu’il passait à jouer au 421, en trichant tout le temps.  Alors, le perdant devait payer son pot aux autres joueurs.  Il est même arrivé à se faire offrir une bouteille de champagne d’une vieille prostituée qui se coltinait un jeune gars boutonneux et complexé.  Cette femme, ultra maquillée avait (d’origine ou cultivé), un accent russe prononcé, et parlait fort, appelant tous les hommes

-          « Chérrrrrrrri ! »

Tout un folklore !

Le samedi, mon homme sortait.  Il lui est même arrivé de ne pas rentrer, lorsque j’en étais au tout début de ma grossesse.  Il avait choisi d’agacer la mère (libertine) d’une jeune fille en allant passer la nuit avec sa fille alors que la mère le voulait pour elle.

Nous avons quitté la ville pour un autre taudis, plus grand, à la campagne.  L’argent se faisait rare, je n’avais plus mes écoles et peintres pour lesquels prendre la pose.  L’homme avait accidenté ma mobylette, il me restait un vélo pourri pour faire les courses à la petite épicerie du village.  Nous n’avions plus rien à fumer, alors, l’homme avait besoin de ses 3 bouteilles de rouge chaque jour !  Et pas n’importe lequel, à 85 francs belges la bouteille.  Pour des fauchés, ça fait une belle somme.

Les repas étaient réduits au strict minimum, d’autant que nous avions deux chiens et un chat à nourrir en priorité.  J’ai même maigri durant ma grossesse : 7 kg en 9 mois.

Je n’ai pas tenu longtemps avant de m’en expliquer avec celui qui était devenu, alors, mon mari : plus de vin !  Il fallait qu’il arrête ça, nos finances ne le permettaient pas ! 

Il a pris sur lui et s’est privé de son pinard, à condition que nous ayons de l’eau pétillante et du thé.  Le thé était déjà bien inscrit dans mes habitudes, alors nous nous sommes contentés de ça.

Sauf quand il sortait en ville…  Un samedi, j’avais de l’argent, et je lui ai demandé de me ramener un vrai bon morceau de viande, un bon gros steak de bœuf, je frisais la famine et ma mâchoire se déboitait.  Bébé pompait tout ce que j’avalais.

Il a été reconduit par un ami, au petit matin, ne tenant plus sur ses jambes, et bien sûr, sans la moindre nourriture.

A mi grossesse, nous déménageons à nouveau, mais cette fois, bien loin de Namur !  En Flandres profondes.  Mon mari a trouvé un travail à temps plein !  Le régime imposé se prolonge : pas d’alcool à la maison, sauf une bouteille d’apéro léger et une bouteille de vin pour WE.

Du thé, du café, de l’eau pétillante, et le début de la culture de l’herbe…

Dès la naissance du fils, le père revisite les troquets de notre petite ville provinciale, il trouve même un tenancier « Français », comme lui…

Autant dire que bien des soirs, je l’ai attendu longtemps, et les heures supplémentaires n’avaient aucun rapport avec le boulot !

Le fils approchait de son premier anniversaire lorsque nous sommes rentrés dans la banlieue namuroise.

La débauche n’en a repris que de plus belle.  Je m’en tenais, à la maison aux conventions passées : une bouteille de vin par semaine pour le dimanche.

Lors de nos sorties, je ne buvais pas, ou très peu, j’avais la responsabilité de la voiture.  Si bien que j’en ai eu marre de sortir et de voir tous ces gens avinés et sniffant n’importe quoi tout en fumant des joints.

Enfin, en 1988, j’ai pris la décision de le quitter.  Je venais de travailler dans les milieux écologistes durant trois ans, et avec les collègues nous allions, chaque jour dans un café spécialisé dans les bières belges.  Et chaque jour, nous goûtions de nouvelles trouvailles, et le goût de la bière a pris le dessus sur les tisanes.  Ensuite, j’ai travaillé pour un médecin, avec des horaires infernaux : de 16 h à 22 ou 23 heures.  Mon mari descendait en ville jouer au billard (et picoler) pendant mes heures de travail, et je le retrouvais au milieu de la nuit, que nous poursuivions encore un moment, notamment dans un bar à coktails.

Lorsque je l’ai quitté, la discipline sans alcool la semaine avait fait son temps, ce n’était la règle que tant que nous vivions ensemble. 

Six mois plus tard, je quittais l’homme pour lequel j’avais abandonné mon ménage, et de déménagement en déménagement (4 sur l’année), j’ai trouvé dans l’alcool un dérivatif puissant à mon grand désespoir (dont une IVG) : le gin !  C’est moins lourd à porter une bouteille et du jus d’orange qu’un bac de bière.

Mon dernier studio en solitaire était situé dans le grenier d’un homme abandonné par sa femme, et… alcoolique !  Nous étions presque du même âge, nous avions des activités communes, et un goût prononcé pour tout ce qui contenait de l’alcool.  Au point de partir au milieu de la nuit visiter des gouffres dans la vallée de la Meuse, moi qui n’avais jamais fait spéléologie…

J’ai enfin rencontré celui qui aurait pu rester l’homme de ma vie.  Il avait 10 ans de moins que moi, mais appréciait mon grain de folie.  Lui aussi consommait beaucoup, comme tous ses amis.  Et moi, j’avais peur de conduire sans être en état de le faire, alors, je passais mes sorties en soirée à la bière NA.  Je ne me laissais aller qu’à la maison, mais tranquillement, sans excès, pour le plaisir du goût.

Le milieu professionnel comporte toujours son lot de joyeux fêtards, et à chaque fin de réunion, d’organisation particulière, pour récompenser les bénévoles, nous avions nos bacs de Leffe blonde dans la voiture.  Là, j’avoue avoir parfois eu du mal à rentrer à la maison.  Mais le plus souvent, je me contente de boire une ou deux bières, après la journée, en préparant le repas du soir, avant de passer à l’eau pétillante et éventuellement quelques taffes en regardant la télévision dans notre lit.

Lorsque j’ai arrêté de fumer, en 1995, mon besoin de boire de la bière a augmenté.  Lorsque j’ai recommencé à fumer, en 2000, mon rythme s’est maintenu.  Lorsque 2002 est arrivé, et l’assassinat de ma sœur, et toutes les suites, suivi en 2003 de ma mise à la rue par mon homme qui voulait changer de femme, là, la consommation a encore augmenté.  Puis, à héberger mon premier mari chez moi, recevoir ses amis, tous buveurs de bière et tafeurs, j’étais parfaitement au diapason.

Parfois, à l’occasion d’une prise de sang, mon docteur me faisait remarquer que je devrais faire attention.  Mais rien de grave ne se faisait sentir !

Puis, quelques rencontres plus loin, encore toujours avec des hommes appréciant les bons vins, le vieux whisky, le cognac, et toutes ces petites fantaisies accompagnant de bons repas, rien de ce rythme ne me permettait de mettre un frein à une activité agréable.

Puis, une crise de goutte m’atteint !  Horreur !  Douleur surtout !

Régime absolu !  Bien tenu, décidé toute seule, assumé toute seule avec le plus grand sérieux.  Mais mon « Ami » me répétait sans cesse :

-          C’est parce que tu bois de la bière, si tu buvais du bon vin, ça ne pourrait pas arriver !

Alors, il choisissait pour moi, pour mon bien, les meilleurs vins recommandés…

Quand j’ai appris d’où m’était venue cette crise (un médicament contre l’hyper tension), j’ai repris ma cadence !  Et j’ai viré « l’Ami » !

Puis 2012 est passé par là : l’achat d’une maison à refaire de A à Z, la maladie suivie de la mort de maman, suivie, quatre mois plus tard, de la mort de papa, le tout baignant dans une nouvelle histoire d’amour exceptionnellement difficile à vivre (drôle de Zosio était encore toxicomane au début et a 18 ans de moins que moi), bref, j’ai fait le plongeon total.  En journée : eau pétillante, mais dès le retour la maison : bibine avec Zosio !

Jusqu’à me retrouver à nouveau dans les affres de la dépression profonde, de perdre l’envie de vivre, de commencer à subir des effets indésirables tels que tremblements, trous de mémoire, absence totale de tout.

Puis, enfin, la bonne décision.  Je dois me faire aider, je n’y arriverai pas toute seule…

8 jours aujourd’hui.  8 jours dont je suis très fière, 8 jours durant lesquels le bonheur et l’émerveillement reviennent illuminer ma vie.

Je crois les doigts.  Un jour après l’autre.

17 h, et le moment délicat, je me prépare deux oranges pressées, et je tire une taffe sur le pétard de papy.  Après, c’est cool, je ris, je prépare mon petit souper, j’entreprends des trucs, des rangements.  J’ai jeté l’ordonnance du toubib pour des produits de substitution, mon traitement normal me suffit.  Je dors bien, je vais bien, tout va bien…

 

11:53 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

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