10/07/2013

Zosio (47)

 

Mon pigeon voyageur a pris pension autour de la maison.  Il vient le matin, dès que j’ouvre la porte, réclamer sa pitance, et en fin de journée, lorsqu’il m’aperçoit au jardin.  Il me faudrait l’attraper et noter le numéro de sa bague pour pouvoir l’identifier et retrouver son propriétaire via la société colombophile belge.  Sans le numéro, il est impossible de déterminer son origine.  Je vais donc tenter de l’apprivoiser un maximum, il est déjà bien habitué à la présence humaine, au point de ne pas être capable de se nourrir par lui-même.

 

Et hier, j’ai eu une journée faste !

 

Démarrage pour le boulot.  Carrefour de la grand’route (tout est relatif dans un petit village), une Vento devant moi, une plaque avec 5 chiffres en tout et pour tout.  Clignotant à gauche.  Je voulais tourner à droite.  Il traîne, je ne suis pas tellement en avance et je dois passer à « la pompe » pour des croissants à offrir en échange d’un outil reçu d’un collègue.  La Vento s’engage enfin, je m’engage également, et BOUM !  Le con !  Il s’est arrêté !  Je regardais à droite…  Pare-chocs légèrement endommagé pour moi, déboité, mais un simple coup de poing et il a repris sa place.  Lui, sa vieille auto est moins solide que la mienne, les dégâts sont un rien plus importants (auto de 1999 quand même).  Je lui laisse ma carte et je vais bosser.  Evidemment, je me suis excusée en long et en large, et il était gentil, il ne s’est pas fâché, ni me m’a sorti la traditionnelle :

 

-          Femme au volant, mort au tournant !

 

Non, il a mis du temps à se rendre compte le petit vieux.  Je sais maintenant qu’il a 88 ans et a un sigle handicapé sur sa vitre avant… 

 

Non, franchement, il faudrait quand même envisager de revoir un peu l’accès au permis de conduire aux personnes d’un âge certain (je dis ça maintenant parce que je n’ai « que » 55 ans hein !).

 

L’assureur du vieillard me contacte, il vient me voir au bureau à 14 h.  Même compagnie que moi !  J’ai un Jocker pour l’instant, et je ne souhaite pas l’utiliser pour un petit accrochage.  J’attends donc l’offre de prix du réparateur, bientôt.

 

Je passe ma journée à pourchasser mon équipe d’intendance du stage.  Deux larves qui se faufilent partout où elles se sentent à l’abri de mon harcèlement !  Elles ne veulent rien faire et maugréent tout le temps quand je les retrouve.  Soit : énervement !

 

16 h.  Un appel sur mon GSM.  Encore l’assureur ?  Non, une voix de femme qui demande à me parler.  Qu’est-ce ?

 

-          Je suis la sœur de Gas.

 

J’imagine ce qui va suivre…

 

Effectivement, elle vide l’appartement (qui fut le mien auparavant), elle a trouvé mon numéro sur un papier et se souvient qu’il parlait de moi.  Elle veut donc me prévenir qu’il est mort, le 13 juin dernier…

 

Gas était malade, depuis très longtemps.  Nous nous sommes connus lorsque nous travaillions tous les deux, dans les ASBL du « Mouvement écologiste », dans les années 80.  Evidemment, nous avons été amants pendant que mon mari (le papé), vivait à NY.  Il m’a quittée au retour du mari…  J’en ai été mortifiée, j’aurais préféré quitter mon mari que le perdre.  Mais il en fut ainsi.  Après ma grande colère et désillusion, nous sommes vraiment devenus de très grands amis, nous pouvions tout nous dire.  Il buvait, énormément, et fumait des gitanes sans filtre.  Ma séparation de mon mari nous a amenés à plus de contacts.  Sorties resto, en visite chez l’un ou chez l’autre, Gas est devenu l’ami apprécié des autres personnes avec lesquelles j’ai vécu. 

 

Il n’avait pas d’heure, était un génie et un esclave du travail.  Formation : licence en sociologie, mais c’est surtout en tant qu’économiste et chercheur qu’il était passionné, au point de donner des cours de statistiques dans des écoles supérieures.  Les chiffres sont devenus son dada.  Il a réalisé une thèse de doctorat qu’il n’aura jamais présentée, démontrant que, et que, et que…  Il tentait de m’expliquer, à moi, pauvre âme perdue dans la littérature plutôt que dans les chiffres.  Il vivait en ermite, dormant le jour, travaillant la nuit, travaillant pour ses patrons à distance.  Ses rapports, il les rédigeait chez lui !  L’outil informatique l’a complètement enfermé avec ses chats, ses tortues d’eau, son whisky et ses gitanes.

 

Après une pancréatite aigüe, il a continué à picoler.  Puis, la cirrhose est arrivée.  Longue hospitalisation, et sevrage. 

 

Trop tard !

 

Ses dix dernières années de sobriété ont été ponctuées des passages à l’hosto, toutes les trois semaines, pour faire la vidange de son ventre gonflé comme une femme enceinte de 9 mois, d’ascite.  Il lui fallait quelques jours pour pouvoir se relever, jours de torture, chaque partie de son corps au prise avec des crampes effroyables.  Ensuite, il avait une bonne semaine confortable, puis, son ventre reprenait du volume et l’empêchait de se tenir assis sans une gêne de plus en plus importante.

 

Les problèmes cardiaques sont arrivés, et il a subi une opération importante dont il s’est bien tiré.

 

Me voyant faire des rencontres multiples via les sites de rencontres, il s’est inscrit sur l’un d’entre eux, et il a rencontré une brésilienne !  Une femme seule, infirmière, cultivée.  Ils ne se sont jamais rencontrés, mais leurs échanges mails étaient quotidiens !  D’abord en anglais pour les deux, puis, elle appris le français avec lui comme guide, et lui a appris sa langue à elle (portugais ?).  Ils ont dû écrire des tomes entiers de longues et fumeuses pensées philosophiques.  Ils étaient comme deux doigts d’une main, mais sur deux continents différents.  Elle doit être comme une veuve à présent.  Je n’ai jamais vu de relation de ce type.  Elle ne pouvait pas se déplacer, lui non plus, pour d’autres raisons…

 

Nous ne nous contactions plus beaucoup, moi prise par ma vie folle, lui dans la vie de son choix, bien remplie, et puis, il était très dépendant, et mon wagon de handicapés était plein.

 

Lors des vœux de nouvel an, il m’avait annoncé le piètre diagnostic posé par ses médecins.  Je m’attendais à cette nouvelle dans les mois à venir.

 

Voilà, mon Gas est également entré dans ma bague maison !  Faudra que je prévoie des agrandissements bientôt.

 

Tous ces décès m’interpellent, l’impression que mon univers se dépeuple, que je suis dans la survivance.  Pour combien de temps encore ????

 

D’autres, autour du papé, sont en partance également.  Il m’en énumérait le détail hier soir, puis, il disait :

 

-          Attend !  Il y en a encore un !  Je ne reviens plus sur son nom ! 

 

J’avais envie de lui dire :

 

-          Oui : toi !

 

Il est dans un tel état de déchéance, de moins en moins cohérent, de plus en plus rabougri, négligé.  Dans combien de temps aura-t-il le dernier choc ?

 

 

 

Après tout ça, j’ai enfin eu la visite de mon chauffagiste que je tente de contacter depuis deux mois !  Et oui !  C’était son beau-père que j’avais enculé le matin !  Comme quoi, il faut utiliser les grands moyens pour faire venir le chauffagiste…

 

 

 

Résultat des courses, souper à 21 h.  Et la fatigue accumulée depuis dimanche (avec la visite d’une amie très chère), lundi soir avec encore un couple d’amis très chers et le repas à confectionner, les bavardages, le travail, je suis moulue, et je me suis excusée pour ma réunion AA de ce soir.  J’irai dormir tôt !  Récupérer !

 

J’ai bien géré, servi de l’alcool à tout le monde, sans envie particulière, sans manque.  Mais j’ai vidé le fond de Cava dans l’évier.  Je ne voulais pas garder ça dans le frigidaire, puisque le papé ne boit pas ce breuvage et que je déteste jeter, il ne fallait pas me laisser tenter.  J’ai bien fait !

 

Tout ce monde m’a permis de m’oxygéner l’esprit, mais j’ai encore tellement besoin de solitude…

 

 

 

16:08 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Le destin de gens comme Gas, qui vont jusqu'au bout, me fascine. Sans doute parce qu'ils sont rares, ceux qui ont le courage de se libérer de la prudence. Vais sûrement écrire un truc la-dessus, un jour ou l'autre...

Écrit par : Un homme à Zosio | 13/07/2013

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Oui, Gas était un être extraordinaire. Mais il souhaitait encore vivre, il ne voulait pas déjà quitter la vie qu'il aimait. Un QI trop élevé aura été son handicap social, sans compter toutes les erreurs de diagnostics dont il a été l'objet et qui ne l'ont pas décidé à envisager la vie sous un autre angle. Mais il aimait la vie, il aimait étudier, apprendre, et surtout, comprendre... Que de soirées d'analyse avons-nous passées ensemble...

Écrit par : Zosio | 13/07/2013

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