27/02/2014

Zosio (90)

Les survivants de ma famille se font rares : un frère et une sœur.  Le partage de l’héritage de nos parents décédés à 4 mois de distance en 2012, mais surtout les différents dons octroyés par maman, m’ont convaincue que décidément nous ne serions jamais sur la même longueur d’ondes, et qu’il était temps que je cesse d’arrondir les angles pour tenter de maintenir un tant soit peu de cohésion dans ce grand fatras affectif déprimant.

Il y a donc une année que je leur ai fait savoir, à tous deux, qu’à part un nom de famille, il ne nous restait plus d’autre point commun.

Mon frère a cinq enfants, deux d’entre eux étaient au nombre de mes « amis » facebook, ils ont disparu de la liste.  Une des deux filles de ma sœur, également « amie », l’est restée, bien que nous n’échangions rien, je ne m’exprime pratiquement jamais sur cette page que j’estime aussi nulle que la télé-réalité, sauf que…

Ma boîte mail me rappelle de temps à autre que j’ai des messages non lus sur ma page, alors j’ouvre je lis le « Bonjour maman » de mon fils africain (il y a peu il me clamait son amour éperdu pour moi et voulait s’expatrier pour m’épouser malgré notre petite vingtaine d’années d’écart).  Je passe en vitesse les messages postés, ne clique que rarement sur un lien, et ne commente jamais.

Puis, un message de ma nièce partagé avec sa cousine : « A la requête du procureur du Roi… disparition inquiétante…. »

Un grand coup de poing dans le bide !

Ma première réaction est de contacter mon beau-frère en Afrique, qu’il tente d’obtenir des informations à me transmettre.  Son fils adoptif a l’âge approximatif des enfants de mon frère, ils sont en contact.  La confirmation tombe, mais l’avis du site de la police me confirmait déjà qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie.  Il n’en sait pas plus.  Le jeune homme aurait laissé une lettre à sa famille…

Les médias se saisissent de l’affaire, télévisons, journaux.  Une simple recherche sur internet me donne accès aux articles et flash télévisés.

Je suis pétrifiée, je ne quitte plus mon écran, toujours à la recherche d’une bonne nouvelle…

Je parle de mes soupçons d’homosexualité du garçon avec mon beauf, il me confirme que pour lui également il n’a aucun doute quant à ses tendances sexuelles.  Entre homos, me dit-il, on se reconnait généralement tout de suite, une simple attitude peut trahir ce que le conscient refoule.

Je repense à maman, elle s’est souvent occupée des enfants du frère, et comme il est l’aîné, elle l’a donc mieux connu que les autres.  Depuis sa petite enfance, elle me confiait souvent que ce garçon-là deviendrait homosexuel.  Il ne manifestait pas les signes traditionnels des garçonnets frondeurs, bagarreurs, mais assumait déjà l’encadrement de sa marmaille, plus comme une mère, tout en douceur.  Lorsqu’il se déguisait, c’était en fille, bref, des petits signes que maman interprétait.  Je la rassurais toujours en lui disant qu’il n’y avait aucun problème à ça, il y a maintenant une presque égalité des droits entre les homos et les hétéros, je lui disais aussi que je n’avais pas choisi mon hétérosexualité, et que si j’avais pu en changer, ça m’aurait peut-être évité la longue suite de déboires sentimentaux qui ont jalonné ma vie affective.

Oui, mais dans son milieu, dans sa famille, a-t-il pu exprimer sa « différence » ?  Mon frère n’a jamais fait preuve d’une grande tolérance, il est du genre à rire très fort des blagues graveleuses sur les sujets qui fâchent… 

Sa famille a vécu des heures très tendues lorsque sa maman a sombré dans l’alcool, abandonnant ses enfants à eux-mêmes dans leur tendre enfance, avant de se désintoxiquer, de devenir une sainte femme le temps qu’elle tenait le coup, puis de rechuter, puis de s’amender à nouveau, bref, déjà à cette époque, mon frère avait choisi de fermer ses portes et fenêtres, s’éloignant encore géographiquement de ses parents et beaux-parents, car la cause de tous leurs malheurs c’était nous tous !  Oui, les mauvais parents de sa femme, ses parents qui l’aimaient trop parce qu’il était le petit dernier, l’inattendu, nous, ses sœurs, parce que nous le considérions comme notre petit frère chéri qu’il était toujours à nos yeux.

Alors, nous n’avons pratiquement plus eu de contact avec ses enfants, et ils ont passé leur adolescence loin de nos yeux.  J’avais de leurs nouvelles par maman qui avait droit à un coup de fil par semaine, que mon frère lui donnait depuis son bureau, soit par économie, soit parce que ça dérangeait son épouse, ou les deux.

Maman a été invitée chez eux pour l’une ou l’autre communion solennelle, car oui, la famille est catholique pratiquante, et les enfants, dès qu’ils l’ont pu, ont participé aux mouvements de jeunesse, et continuent encore aujourd’hui leur « mission » mais à l’encadrement des jeunes.  Maman avait été choquée lors de cette réception, les enfants n’étaient pas à table avec les adultes (les grands-parents et les parents), non, ils devaient manger à l’écart alors qu’il s’agissait de la fête de l’un d’eux.  Maman me les décrivait comme des enfants brimés, et quand ils venaient la voir (une fois par an pour les cadeaux d’anniversaires regroupés et les étrennes), elle les gavait de sodas et de bonbons.

Tous ces détails me tournent dans la tête.  Se peut-il que cette disparition soit en rapport avec tout ça ? 

Le jeune homme venait de terminer ses études, il aimait la mise en scène, déjà enfant, il organisait des petites pièces théâtrales avec sa fratrie, ensuite, il a réalisé plus d’une centaine de courts métrages qu’il a publiés sur un site connu.  Il développait une forme d’humour parfois noir et s’inspirait d’histoires extraordinaires et terrifiantes, mais comme beaucoup de jeunes du jour.  Les films fantastiques sont très courus et l’outil informatique permet un grand réalisme des scènes irréelles.

La presse m’apprend ensuite que le mot laissé dans sa chambre, chez ses parents, a mené sa famille à trouver un « testament » de 600 pages, enterré dans un bois…  Aucune information ne transpire quant au contenu de ce document.

Ensuite, sa voiture est retrouvée, carbonisée, et la mise en scène qu’il a imaginée pour disparaître est imprimée dans les journaux…  Il a décidé de se couper du monde et de tenter de survivre dans la nature. 

Je m’interroge quant à l’envie d’approfondir les recherches.  Pourquoi n’a-t-on pas mis des chiens pisteurs au départ de son véhicule qu’il a volontairement incendié ?

Comme on me le suggérait, a-t-il construit un jeu de piste grandiose et aurait-il laissé des indices auprès du véhicule pour inciter à la poursuite du jeu ?  A-t-il des complices qui l’hébergent et se gondolent bien en voyant l’émoi provoqué ?

Est-il désespéré au point de se laisser mourir dans un sous-bois glacial, humide, sans nourriture, à boire l’eau des ruisseaux ?

Seule une de ses sœurs a laissé un message pour lui sur fb.  Mais dans cette famille, l’amour ne peut avoir de place, non, le mot nous t’aimons n’y est pas, seul un pudique « on t’adore » clôture le message.

Ensuite, les déclarations du père : soit le journaliste a déformé le message, soit mon frère a vraiment fait preuve de maladresse, mais j’ai fait des bonds en lisant le titre : « Nous respectons son choix »…

À lire l’article, il n’apparait guère de trace d’inquiétude, on continue de ne voir en lui que le jeune garçon souriant, lisse, gentil quoi ! 

Si vraiment le petit gars est dans le dégoût, dans la fuite de son milieu, dans le désespoir, lire ces lignes signifient son arrêt de mort.  Non, personne ne comprend son ressenti, personne n’a envie de se poser de questions, personne ne veut supporter une quelconque forme de culpabilité dans un probable drame qui se joue. 

Et moi, je vis ça de loin, dans l’angoisse.  Ce n’est pas parce je n’ai plus de point commun avec les parents que les enfants ne font plus partie de ma famille.  Nous avons un sang commun, des racines en partage, et ils ne portent pas la responsabilité des actes qui ne sont pas les leurs.

Et j’enrage contre la terre entière : pourquoi alors qu’on a des enfants merveilleux, sains et en bonne santé, peut-on se permettre de les négliger, de ne pas faire en sorte qu’ils trouvent leur voie vers le bonheur, l’épanouissement ? 

Mon fils n’aura jamais eu cette chance, mais il a au moins reçu mon amour et mes encouragements et les gardera jusqu’à ma mort.

Mes tourments n’y changeront rien, je ne sais le soulager d’aucun soupçon de sa souffrance.  Comme elle doit être profonde pour en arriver là…  Quelle chance que mes parents ne soient plus de ce monde !  Maman ne surmonterait pas cette attente.

Pourquoi ma famille est-elle marquée de telle sorte ?  Comment peut-on cumuler un enfant autiste par erreur médicale, une sœur assassinée, un jeune homme disparu ?  Le cancer ne trouve pas de place chez nous…

16:38 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Fiouf, je suis soufflée... :(
As-tu des nouvelles, y a-t-il du nouveau, depuis ton message ?

Que de désespoir, d'indifférence et d'injustice(s) en ce bas monde !

Comme toi, je me pose les mêmes questions concernant ma généalogie, ma vie, nos vies à mes Fils et moi, les drames, les "répétitions"... terribles. Qu'y a-t-il à comprendre, à apprendre et à faire, pour briser "la chaîne de l'offense" ?

J'ai commencé (à peine, par manque de temps et d'énergie) la psycho-généalogie de ma famille, de mon ascendance, et c'est terrifiant... terrifiant, juste à survoler les grandes lignes et ce, sans pouvoir remonter bien loin, pas au-delà des 3 dernières générations, hélas.
Je n'ai qu'un commentaire en tête : "Il faut que tout cela cesse !!".

Nos enfants, Zosio, malgré leur maladie et leur handicap (ou pas : mon fils aîné, contrairement à son petit frère, est en santé physique et psychique), ont ce que beaucoup (trop) d'autres n'ont pas : l'amour, la présence d'une Maman aimante, dévouée et dénuée de jugement ; et ça vaut tout l'or du monde, ça !!

Ce n'est pas du tout par curiosité malsaine : tiens-moi au courant concernant "le petit gars" (si tu le souhaites, bien sûr).

Je t'embrasse xoxoxox

Écrit par : Khayaa | 18/03/2014

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Non, aucune nouvelle plus d'un mois plus tard, et des infos qui se contredisent ou ne veulent rien dire. La mère qui nie maintenant le "testament" de 600 pages alors qu'une des sœurs indique sur FB que ce sont eux qui l'ont trouvé, pas les enquêteurs. Un signal GSM de quelques instants repéré sur un sentier de grande randonnée en Allemagne, mais qui ne confirme pas que le détenteur de l'appareil soit mon neveu, et puis, pour un jeune qui part faire de la survie, pourquoi conserver un GSM, et aussi sa batterie, elle tenait encore après plusieurs semaines ? Bref, il semble que la famille trouve qu'il fait une expérience intéressante qui lui sera bien utile plus tard !!!
J'ai regardé tes vidéos au sujet de la généalogie, du poids du passé de la famille, du poids des "secrets", j'en ai parlé à Dam, je pense que ce domaine doit être exploité, exploré. Porter sur soi les jugements jetés sur d'autres ne permet pas de vivre pleinement sa propre existence. J'informerai dès que j'aurai le dénouement. Je continue ma vie après cette halte, cette attente, je ne peux qu'espérer et continuer d'avancer...

Écrit par : Zosio | 18/03/2014

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Et alors ? Y a-t-il eu du nouveau depuis ?
Pour la généalogie... je l'ai commencée et puis arrêtée... j'ai relevé les principaux éléments répétitifs mais sinon, je crois que c'est trop déprimant pour moi, pour l'instant, de me plonger dans toutes ces histoires !! :(
Bon week-end et plein de zoubisous xoxoxox

Écrit par : Khayaa | 29/03/2014

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Toujours rien, je ne l'oublie pas, j'en parle souvent, j'espère toujours que ce petit bout d'homme parviendra à affronter sa vie...
Bon WE à toi aussi, bisous bisous !

Écrit par : Zosio | 29/03/2014

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