11/04/2014

Zosio (97)

Nous manquions beaucoup de liberté, surtout moi.  Entretenir une relation affective, n’ayant qu’un trajet de train à partager par jour, avec la bande de copains, on ne peut pas affirmer que c’est très épanouissant.  Et j’étais déjà très exigeante, alors une deuxième rupture survint à l’hiver.  Cette fois je ne voulais plus me suicider mais de colère, j’entamai le jour même une relation avec un garçon de ma classe.

Nous roulions toujours dans le même train, avec les mêmes potes.  Il me lançait des piques, je me faisais discrète, étant comme toutes les adolescentes complexées, très susceptible.  Ah si j’avais pu manipuler la dérision comme aujourd’hui !  Je suis maintenant ma meilleure cible pour l’ironie…

J’avais appris qu’il avait une nouvelle copine, une bruxelloise, ce qui lui laissait le loisir de la voir en soirée, le WE, alors que moi je traînais les pieds dans la boue en promenant mon chien dans les champs de betteraves, seule !

Je voulais accentuer encore la médisance à mon sujet au village.  Oui, j’étais solitaire et alors ?  Le vague à l’âme je me laissais séduire par l’un ou par l’autre, et je le jetais rapidement.  A chaque fois on pouvait penser que je m’assagissais, mais non, personne ne me procurait plus ce pincement au cœur tellement caractéristique.  Je souffrais d’un manque que je ne pouvais combler, avec personne, ou alors très fugitivement, le temps de la découverte.

Un dimanche soir de pentecôte, alors que j’avais atteint 16 ans, il est venu sonner à ma porte.  Il était avec son frère en chaise roulante, et un autre ami.  Il me proposait de les accompagner à leur campement sur un terrain de ses parents.  Ils y passaient le WE dans cet endroit éloigné de tout et introuvable.

Mes parents étant absents, je sautai dans la coccinelle orange et partis en leur compagnie.  J’avais emprunté la clé de la maison pour savoir rentrer tardivement.  Feu de camp, boîtes de cassoulet réchauffé sommairement, un vrai festin !  Et Phil rien que pour moi, nous ne savions nous arrêter de parler.  La complicité s’était réinstallée instantanément.  Ils me proposèrent de rester dormir avec eux, sous tente.  Bien sûr j’ai accepté !  Mais comme je ne voulais pas que mes parents s’inquiètent, je leur ai demandé d’aller déposer la clé dans la boîte aux lettres de la maison pendant que je restais avec mon ami, histoire que mes parents ne puissent m’interdire de profiter de ces moments magiques.

Nous nous sommes couchés côte à côte, et avons parlé toute la nuit.  Phil m’a parlé de sa copine, il ne voulait pas la tromper, et il ne l’a pas fait.  Mais rien que le fait de l’avoir à moi, si proche, me suffisait.  Je ne savais plus bouger de là, j’étais sur une autre planète.  Pas besoin de boire ni de fumer, rien que sa présence, son affection, sa douceur.  Il était tellement différent lorsque nous n’étions rien que deux.

Nous avons dû dormir un peu sur le matin, et lorsqu’enfin nous avons repris la route pour la maison, le jour était levé depuis longtemps.

L’accueil me glaça le sang !  La mère en crise, les sœurs et le copain de l’une d’elles en vadrouille sur toutes les petites routes, à me recherche, en mobylette.  Panique générale, le monstre s’était pointé et je l’avais suivi !  Pire, j’avais dormi avec eux, sans la permission qui m’aurait de toute évidence été refusée !  Je ne pouvais pas avoir des amies comme toutes les filles normales ?  Non, il me fallait toujours des copains, je ne supportais pas les fifilles à sa maman bien élevées et rougissantes à l’approche d’un jeune mâle en rut.

Le savon fut conséquent !  Menaces de me placer en « maison de correction », interdiction formelle de sortir de ma chambre, le gros scandale familial !

Papa s’était retiré dans son atelier, bricolant loin de la tempête.  La fenêtre de ma chambre donnait sur la cour où jouait mon petit frère.  Je l’ai pris comme complice pour glisser un courrier rédigé pour mon père, le suppliant d’assumer son rôle de père et de me défendre devant leurs projets monstrueux.

Au repas de midi, dans un silence sinistre, les mots ont commencé à voler bas…  Papa a pris la parole et a annoncé que nous allions partir tous les deux vivre en Turquie !  Tant qu’à faire le climat était à ce point malsain qu’il aurait profité de l’occasion pour se tirer.

Je voulais aller rejoindre là-bas l’ami de Phil qui avait été obligé de retrouver son père après le second divorce de ce dernier.  Nous étions restés correspondants, je conservais ainsi un lien « virtuel » avec Phil, par procuration.

Le reste du repas fut on ne peut plus silencieux.  Le père avait, pour une fois, émis une opinion.  La mère n’allait pas en rester là pour autant.

Elle est partie chez le bourgmestre, et avec l’aide de son épouse, elle a trouvé le numéro de téléphone des parents de Phil.

J’ignore le contenu de leur conversation, une chose est sûre, elle a su qu’ils ne m’avaient jamais vue, qu’ils ne savaient rien de moi !

Diable, j’étais trahie !

Et lui ?  Phil ?  Avait-il ramassé un savon et des menaces comme moi ?

Il allait me maudire, se moquer d’autant plus de moi et de la rigidité de mon éducation de bigote !

La honte totale !

De retour à l’école, j’ai modifié mes horaires de train, j’étais contrainte de suivre ma grande sœur comme un petit chien.  Elle travaillait à la faculté de Namur, le prétexte était tout trouvé.  Je m’y suis pliée et me suis faite toute petite le temps que se calme la tempête.

Lorsque nous nous croisions à l’école Phil et moi, nous nous lancions des œillades en coin.  J’y voyais toujours un semblant de sourire sarcastique, je redressais la tête et faisais front.

Nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole depuis ce jour, et pendant trois ans.

En juin 1977, je terminais mes humanités.  Lui aussi.  Le dernier jour, je ne l’ai pas croisé.  Il me semble que j’aurais aimé lui dire au revoir, sachant que nos routes prenaient alors des directions différentes.  Rien qu’un mot, entendre une dernière fois sa voix…  Je suis remontée dans le train du retour le cœur lourd, je n’avais vu personne, même pas mes copains de classe…

20:57 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Ton histoire me rappelle un film très sombre de S Coppola "Virgins suicides "
Si tu avais eu un téléphone portable cette nuit là , aurais tu eu le courage d'envoyer un sms à tes parents " je ne rentre pas cette nuit , je vais bien , ne vous en faites pas ..."
" mes humanités " et hop , un mot de plus dans mon vocabulaire belge ;)

Écrit par : Jeanne | 15/04/2014

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Oui j'en aurais eu le courage et puis j'aurais vite éteint mon GSM pour le pas l'entendre sonner toute la nuit !
Je ne connais pas ce film de Sofia Coppola (que j'aime beaucoup), je vais tenter d'en trouver le DVD.
Je n'éprouve pas de regrets, c'est négatif, nous ne sommes pas morts encore et on peut enfin panser les plaies.
Merci Jeanne, bises

Écrit par : Zosio | 15/04/2014

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"Faire ses humanités" est une expression tout ce qu'il y a de française ! Je découvre votre blog et je suis impressionné. Vous y naviguez du rire aux larmes et l'on sent qu'écrire vous est une nécessité. Rien d'étonnant à ce que vous ayiez échoué sur Blogbo, nous nous y attachons aussi à aborder la vie, toute la vie, sans aucune auto-censure, l'important étant de dire les choses, nous avons passé l'âge de jouer à cache-cache q:^)

Heu vous n'avez pas de fils RSS (le truc pour être prévenu automatiquement d'une nouvelle publication) ?

Écrit par : Saoul-Fifre | 03/05/2014

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