02/10/2017

Zosio (121)

Je parlais d’indignation, de révolte, de colère qui sourdent en moi…  Cet état latent que j’étouffais (bien mal d’ailleurs), en me grisant de mille manières, en endormant ma conscience, en me taisant surtout.

 

La conscience dans laquelle je vis actuellement m’interdit de continuer à fermer les yeux sur ce qui m’indispose, et m’oblige à dénoncer ce qui me choque, car « Qui ne dit mot consent », et j’ai trop longtemps consenti à force de me museler.

 

J’ai déjà abordé l’injustice sociale par le biais de l’indexation des salaires inventée par le capitalisme, et qui est un système qui, à l’extrême, va forcément dans le mur.  Le « De plus en plus » se heurtera immanquablement un jour à l’impossible, il y a une limite à tout quant à la vie sur cette planète.  Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, et ce n’est pas ma spécialité, ni ma formation, mais j’ai là, un domaine riche de thèmes…

 

D’autre part, je suis issue de l’émigration.  Ma mère a été « déplacée » après la guerre, déportée d’un pays de l’Est vers l’Allemagne alors anéantie.  Elle a passé Noël 1944 cachée dans une cave, avec toutes les autres femmes et enfants, dans la crainte de l’arrivée des russes mais surtout des viols qu’ils perpétraient.  Sa faute et celle de la moitié de sa famille : un patronyme d’origine allemande.

 

Voilà donc maman, toute jeune femme (18 ans), débarquant dans une Allemagne ravagée, presque vaincue, à peu de mois de l’armistice, avec sa sœur aînée et sa mère.  Son père et son frère étaient encore retenus prisonniers en Russie.  Ils les rejoindront plus tard dans leur infortune.  Ils n’ont plus rien !  Les russes leur ont tout confisqué.  Ma grand-mère avait une épicerie et mon grand-père était propriétaire terrien, viticulteur et cultivateur de fruits, en plus de quelques bêtes : un cheval pour le transport des personnes et des marchandises, une vache pour le lait, un cochon pour l’hiver, des poules pour les œufs, des chats pour les souris, un chien de garde….  Ils n’avaient que trois enfants et travaillaient tous les deux, cela en faisait une famille « aisée » dans leur village à huit kilomètres de la capitale où mon grand-père écoulait ses récoltes et où ma grand-mère se fournissait en différents produits pour son magasin.  Maman était la cadette de la fratrie, elle aimait apprendre, cela lui a permis d’aller à l’école durant sept années au lieu des six considérées comme le maximum pour une fille.

 

A quoi se destinait-elle ?  Sans doute au mariage et à un statut de mère de famille, avec une vie sociale bien remplie dans laquelle la religion catholique aurait une place prépondérante, comme c’était le cas pour ses parents.  Encore que son père soit déjà à moitié contestataire d’un point de vue religieux, mais je n’ai jamais su parler avec mes grands-parents et avoir confirmation de leur sentiment : l’obstacle de la langue et l’éloignement (ils sont restés vivre en Allemagne).  Ces considérations sont donc issues des confidences de maman.

 

Quelques années de grandes privations en Allemagne, au travail du démantèlement des usines creusées dans les montagnes, mais aussi de joies et d’insouciance parce qu’entre dix-huit et vingt ans, juste après la guerre, le simple fait de vivre procure de la joie.  La moitié de sa famille, celle qui a le patronyme de l’Est, est restée au village, et a fait face au communisme, donc à un grand appauvrissement par l’abolissement de la propriété privée…

 

Mais il fait faim !  L’Allemagne est ruinée, maman remplit son estomac lorsqu’elle travaille dans un bistro où on prépare un plat du jour, et que sa patronne lui offre le repas.  Il n’y a rien à acheter, puis il n’y a pas d’argent, ils n’ont plus rien, ils ont sauvé les missels et des édredons, oreillers, le maximum de vêtements que les femmes ont pu superposer sur elles, des bricoles qui n’avaient pas de sens, mais dans la précipitation du départ et le choix cornélien de faire des ballots d’effets personnels, on s’embrouille, on ne sait plus ce qui est prioritaire, un service à café en porcelaine, des photos, il y en a peu alors, c’est peu de chose…

 

On récupère la toile des parachutes pour faire des chemises aux hommes, on s’arrange d’un rien…

 

Puis, la moitié de son village est dans son cas, elle retrouve donc ses amies, et leurs rêves d’ailleurs se précisent.  Ils se sont fait jeter de leur pays pour l’Allemagne, mais ils ne sont pas allemands, même si leurs papiers les renseignent comme tels et s’ils en parlent la langue, ils sont devenus apatrides, ils peuvent partir où ils veulent, où ils peuvent surtout…

 

Mon arbre généalogique est très particulier en raison de cet exode… j’ai des petits-cousins répartis sur tous les continents (sauf les pôles).  Maman recevait du courrier d’une multitude de pays, et les timbres étaient soigneusement découpés pour les collectionneurs.  Evidemment, l’Amérique et le Canada avaient la cote, la Nouvelle Zélande, le Brésil, …  et la Belgique !

 

Déjà dans les année 20 la Belgique était connue à l’Est comme un pays de cocagne.  Les filles pauvres venaient « en service » (domestique à demeure) pour se faire l’argent qui paierait leur « Trousseau ». 

Puisqu’une femme adulte n’avait de statut que par le mariage (ou la religion), et qu’elle devait apporter le linge de maison en dot (c’est le minimum quand même !), il fallait gagner ses mètres de draps !

Et donc la Belgique offrait des postes de domestiques…

La meilleure amie de maman était déjà passée en fraude d’Allemagne en Belgique et travaillait en noir dans une famille.  Elle a été dénoncée et jetée en prison, peu de temps, avant d’être renvoyée en Allemagne.  Elle a alors convaincu maman de l’accompagner.

Elles sont donc passées en fraude, une nouvelle fois pour l’amie, et ont commencé à travailler dans des familles.  Pour maman, la petite noblesse d’abord, mais qui ne déclarait pas ses domestiques.  Ce sont alors des bourgeois, plus fortunés que les nobles, qui l’ont engagée et déclarée.

 

Une religieuse alsacienne, maîtresse d’école, lui apprendra le français dans ses heures de liberté.

 

 

(La suite prochainement…)

09:58 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Quelle destinée que celle de ta mère !
On croirait un synopsis de film ou de roman.
Sauf que là, ce n'est pas du cinéma...
¸¸.•*¨*•

Écrit par : celestine | 03/10/2017

Répondre à ce commentaire

Le cinéma ? Il faut bien qu'il puise son inspiration quelque part, et donc forcément dans la vie réelle.
En fait je souffre d'une absence d'imagination totale, je ne sais raconter que les histoires que je connais personnellement, que j'ai vécues...
Mais ma vie est riche d'éléments disparates, qui, assemblés, forment ma vie...

Écrit par : Zosio | 03/10/2017

La vie est 97% de chance et 3% de réalisation personnelle. Et la première chance est celle de naître au bon endroit, au bon moment et dans le bon nid. Après ce n'est plus qu'une question de hasard, de destinée et de gènes...

Écrit par : Un homme | 03/10/2017

Répondre à ce commentaire

Sûr, je me rappelle régulièrement la chance que j'ai eue de naître de ce côté-ci. Et surtout la chance que ça représente pour mon fils.
Mais par rapport à la situation de mon fils, je suis ancrée en Belgique alors que j'aurais sans doute été plus aventureuse dans d'autres circonstances. Cependant, le côté aventureux de ma vie n'a pas eu besoin de voyager beaucoup !

Écrit par : Zosio | 03/10/2017

J'attend la suite avec impatience...

Écrit par : manoudanslaforet | 03/10/2017

Répondre à ce commentaire

Elle est dans ma tête, plus qu'à la mettre sur clavier...

Écrit par : Zosio | 03/10/2017

Répondre à ce commentaire

Je découvre ton blog... et comme il n'y a pas de hasard, hier j'ai proposé à l'achat pour le fond de bibliothèque de notre petite ville "Une femme à Berlin" ou la misère de ces femmes tentant de survivre au fond d'une cave début 45... j'ai eu les coordonnées de ce bouquin dans "Human" de yann Arthus-Bertrand.

Il est fort possible que je te lise à nouveau.

Bleck

Écrit par : Bleck | 17/10/2017

Répondre à ce commentaire

Oui Bleck, moi aussi j'aime entretenir la mémoire de ces événements de la vie de nos parents, et quel que soit l'endroit où l'on a vécu la guerre, les civils ont tous connu la même peur, la même souffrance, à différents moments.
Personne ne sort vainqueur d'une guerre. Parfois on a survécu et c'est ça la victoire !
La guerre du Vietnam continue de me retourner les sens parce que je l'analyse maintenant avec les souvenirs que j'en ai des flashs infos chaque jour, à l'ouverture du JT, pendant mon enfance.
Et bien sûr, mon questionnement reste toujours: "Qu'est-ce que j'aurais fait dans de telles circonstances ?"...

Écrit par : Zosio | 18/10/2017

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire